La Cantilène de

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C’est dans ce manuscrit de l’an 880 que sont apparus les premiers mots en wallon.

 

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La Cantilène de sainte Eulalie

Buona pulcella fut Eulalia.

 Bonne pucelle fut Eulalie.

Bel auret corps bellezour anima.

Beau avait le corps, belle l'âme.

Voldrent la ueintre li d[õ] inimi.

Voulurent la vendre les ennemis de Dieu,

Voldrent la faire diaule seruir.

Voulurent la faire diable servir.

Elle nont eskoltet les mals conselliers.

Elle, n'écoute pas les mauvais conseillers :

Quelle d[õ] raneiet chi maent sus en ciel.

« Qu'elle renie Dieu qui demeure au ciel ! »

Ne por or ned argent ne paramenz.

Ni pour or, ni argent ni parure,

Por manatce regiel ne preiement.

Pour menace royale ni prière :

Niule cose non la pouret omq[ue] pleier.

Nulle chose ne la put jamais plier

La polle sempre n[on] amast lo d[õ] menestier.

À ce la fille toujours n'aimât le ministère de Dieu.

E por[ ]o fut p[re]sentede maximiien.

Et pour cela fut présentée à Maximien,

Chi rex eret a cels dis soure pagiens.

Qui était en ces jours roi sur les païens.

Il[ ]li enortet dont lei nonq[ue] chielt.

Il l'exhorte, ce dont ne lui chaut,

Qued elle fuiet lo nom xp[ist]iien.

À ce qu'elle fuie le nom de chrétien.

Ellent adunet lo suon element

Qu'elle réunit son élément [sa force],

Melz sostendreiet les empedementz.

Mieux soutiendrait les chaînes

Quelle p[er]desse sa uirginitet.

Qu'elle perdît sa virginité.

Por[ ]os suret morte a grand honestet.

Pour cela fut morte en grande honnêteté.

Enz enl fou la getterent com arde tost.

 En le feu la jetèrent, pour que brûle tôt :

Elle colpes n[on] auret por[ ]o nos coist.

Elle, coulpe n'avait : pour cela ne cuit pas.

A[ ]czo nos uoldret concreidre li rex pagiens.

Mais cela ne voulut pas croire le roi païen.

Ad une spede li roueret toilir lo chief.

Avec une épée il ordonna lui ôter le chef :

La domnizelle celle kose n[on] contredist.

La demoiselle cette chose ne contredit pas,

Volt lo seule lazsier si ruouet krist.

Veut le siècle laisser, si l'ordonne Christ.

In figure de colomb uolat a ciel.

En figure de colombe, vole au ciel.

Tuit oram que por[ ]nos degnet preier.

Tous implorons que pour nous daigne prier,

Qued auuisset de nos xr[istu]s mercit

Qu'ait de nous Christ merci

Post la mort & a[ ]lui nos laist uenir.

Après la mort, et qu'à lui nous laisse venir,

Par souue clementia.

Par sa clémence.

 

Eulalie était une jeune fille parfaite.

Elle avait un beau corps, une âme plus belle encore.

Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre

Ils voulurent la faire servir le diable.

Mais elle n'écouta pas les mauvais conseillers

Qui l'engageaient à renier Dieu dont le séjour est dans les cieux.

Ni l'or, ni l'argent, ni les parures

Ni les menaces du roi, ni les prières

Rien ne put amener la jeune enfant 

À cesser d'aimer le service de Dieu.

On la conduisit donc devant Maximien

Qui régnait en ce temps là sur les païens.

Il l'exhorte, peine perdue,

À déserter la cause du Christ.

Aussi affirme-t-elle sa vocation.

Elle supporterait plutôt les supplices

Que de perdre sa virginité.

C'est pourquoi elle subit une mort glorieuse.

On la jeta dans le feu pour la brûler promptement.

Elle n'avait commis aucun péché. C'est pourquoi elle ne se consuma pas

Le roi païen ne voulut pas s'y résigner.

Il ordonna de lui trancher la tête avec une épée.

La noble fille ne s'y refusa pas.

Elle voulait quitter le monde et elle en supplie le Christ.

Sous la forme d'une colombe, elle s'envola au ciel.

Prions tous, afin qu'elle daigne intercéder pour nous

Et que le Christ nous prenne en pitié

Après la mort, et nous laisse venir à lui dans sa miséricorde.


 Premiers mots écrits en wallons

Les premiers mots wallons retrouvés dans un texte semblent provenir de « La Cantilène de Sainte-Eulalie » datant de  880.

La Séquence (ou Cantilène) de sainte Eulalie est vraisemblablement le premier texte poétique écrit en langue d'oïl alors nommé roman.

On le date de 880 ou 881 et il est inclus dans une compilation de discours en latin de saint Grégoire, en plus de quatre autres poèmes, trois en latin et un en langue tudesque (langue germanique), le Ludwigslied. Une telle séquence, ou poésie rythmique, était chantée lors de la liturgie grégorienne; celle-ci l'a vraisemblablement été à l'abbaye de Saint-Amand-les-Eaux (près de Valenciennes), en domaine linguistique roman proto-picard. D'ailleurs le texte contient de nombreux traits linguistiques propres au picard

Rien ne permettant de l’attribuer de manière certaine au scriptorium de Saint-Amand. Les spécialistes avancent aussi le monastère de Lobbes.

Les vers sont écrits deux à deux par ligne ; pour des raisons de lisibilité, chacun est suivi d'un retour à la ligne ; La traduction se veut littérale, afin de mieux montrer les liens historiques entre les mots romans et français ; il est donc normal qu'elle semble parfois difficile d'accès ; il suffit de prendre pour chaque mot son acception étymologique (coulpe : « péché », chef : « tête », siècle : « vie dans le monde », figure : « forme », ministère: « service », merci : « pitié », etc.), de se souvenir que le sujet peut ne pas être exprimé et que l'ordre des mots est plus souple (Veut le siècle laisser : « Elle veut laisser le siècle », etc.).

 

Le texte est écrit en une forme de picard-wallon ; il utilise les articles (li inimi : «les ennemis », lo nom : «le nom», enl : agglutination pour « en lo », la domnizelle : «la demoiselle», etc.), inconnus du latin, montre que certaines voyelles finales du latin sont maintenant caduques (utilisation de e ou a pour rendre : pulcella : «pucelle (jeune fille)», cose : «chose», arde : «arde (brûle)», etc.) et que certaines voyelles ont diphtongué (latin bona > roman buona latin toti > roman tuit, etc.).

C'est aussi dans ce texte qu'est attesté le premier conditionnel de l'histoire de la langue française (sostendreiet : « soutiendrait »), mode inconnu du latin, formé à partir du thème morphologique du futur (un infinitif, en fait) et des désinences d'imparfait. A noter le mot « diaule » inconnu en latin mais bien en wallon sous les formes « diale », « djale » etc.

Le texte roman semble avoir été construit pour un public plus populaire en vue de son édification. Le passage du latin au français écrit Delbouille implique «une osmose entre langue savante et langue quotidienne à travers un bilinguisme individuel, par le fait d'une traduction interne et secrète qu'on pourrait dire latente.»

Pour Maurice Delbouille l'ensemble des traits de picard, wallon et champenois suppose l'existence à la fin du IX e siècle d'une scripta poétique romane commune à ces trois domaines linguistiques en formation (les dialectes ne seront complètement formés qu'au XIIIe siècle), ce qui correspond à la vitalité intellectuelle de celles-ci à cette époque (les écoles de Liège, de Lobbes etc.).

 

(Maurice Delbouille né à Liège le 26 janvier 1903, mort à Chênée le 30 octobre 1984 est un important linguiste belge du français et du wallon, professeur à l'Université de Liège.)