Le théâtre Wallon

L’acte de persistance du Wallon le plus fort est  le Théâtre  dialectal.

Chaque année près de 250 troupes de théâtre amateur jouent des centaines de pièces pour une fourchette de  300.000 à 350.000  spectateurs.

Non seulement des pièces classiques du répertoire wallon mais aussi des pièces modernes adaptées du théâtre étranger ainsi que des pièces actuelles, créées par de jeunes auteurs.

Une pièce de théâtre c’est une mystérieuse alchimie résultant de la collaboration entre un auteur, des acteurs, un metteur en scène, un décor, des jeux de lumière, des costumes…

On ne joue jamais deux fois la même pièce.

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La naissance du théâtre Wallon populaire.

"Tåtî l' pèrikî"

 

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On a coutume de faire remonter le théâtre wallon moderne à l'an 1885, quand fut créé "Tåtî l' pèrikî", le chef d'œuvre d'Edouard Remouchamps.

Jamais aucune œuvre au théâtre wallon n'avait connu un tel engouement, une telle réussite. Il faut souligner que cette pièce bénéficia d'une interprétation extraordinaire. En effet, la meilleure troupe de l'époque, celle de Victor Raskin, joua l'ouvrage dans toute la Wallonie, à Bruxelles et alla même jusqu'à Paris. Il est indéniable que, grâce à l'extraordinaire rayonnement de ce chef-d’œuvre, l'art dramatique wallon prit véritablement son élan. On vit fleurir des troupes dramatiques dans toutes les villes, villages et même hameaux les plus reculés.

« Le succès [...] fut prodigieux. C'était le Molière du Bourgeois gentilhomme dont le wallon retrouvait la veine à travers la peinture d'un type de tous les temps : le richard imaginaire. Au comique de caractère se joignait l'observation savoureuse d'un milieu populaire liégeois restitué dans un style frappé au coin du meilleur génie de la langue du terroir. On a tout dit de sa valeur [...] qui contribua à la renaissance du théâtre dialectal [...] qui donna son premier souffle au mouvement wallon tout entier ».




 

A propos du théâtre en wallon

" La littérature dramatique wallonne est florissante sinon en qualité, du moins en quantité. "

Cette remarque que Maurice Piron formulait dans des termes analogues est toujours d'actualité, preuve à la fois de la bonne santé du théâtre en wallon, mais aussi de la pérennité de ses défauts.

On a coutume de faire remonter le théâtre wallon moderne à l'an 1885, quand fut créé "Tåtî l' pèrikî", le chef d'oeuvre d'Edouard Remouchamps. La vérité est cependant plus complexe puisque, dès le quatorzième siècle, on trouve des oeuvres à la langue profondément wallonisée. Les siècles qui suivent nous laissent des Noëls, des cråmignons, des paskeyes...

A ces oeuvres populaires succèdent des opéras comiques écrits par des lettrés, en wallon, mais sur des thèmes en vogue à Paris: nous sommes en 1757, et ce sont " Li Voyèdje di Tchôfontinne ", " Li Lidjwès ègadjî " ou " Li fiesse di Houte-si-Plout " de Fabry et ses comparses. Et au cours du XIXème siècle, avant " Tåtî ", il y eut encore Delchef, Peclers ou Dieudonné Salme. L'oeuvre de Remouchamps apparaît donc à la fois comme l'aboutissement d'une longue tradition - un peu comme si, à l'instar du théâtre médiéval français qui prenait sa source dans la dramatisation d'épisodes sacrés, " Tåtî " s'était nourri des écrits satiriques et des chansons antérieurs, et comme le mode d'expression né d'une volonté de se démarquer de la grande langue de culture. L'auteur revendique pour le dialecte le statut de langue littéraire. Voici donc la première ambiguïté de la littérature dramatique wallonne.

Il en est d'autres: c'est un théâtre essentiellement écrit par des bourgeois, par des lettrés, mais dans la langue du peuple. C'est une forme d'expression populaire, mais qui produit peu d'oeuvres revendicatives, privilégiant les spectacles de divertissement tant comiques que dramatiques. Enfin, s'il nous apparaît souvent très conservateur, il a donné naissance ces vingt dernières années à des tentatives résolument novatrices.

Contrairement à beaucoup de grandes Iangues de culture, le wallon n'a pas produit de théâtre de salon: il est écrit dans le but d'être représenté. Cela ne nous empêche pas de trouver ci et là de véritables pages d'anthologie, telle tirade du " Tchantchès " de Duchatto, le long chapelet d'insultes du frère aîné de la famille Clajot dans " Li tiesse avå les cwåres " de Paul Francy, le dialogue des valets de ferme avant l'assassinat du maître dans " L'acopleuse " de Marcel Hicter, etc. La liste n'est pas exhaustive.

Un siècle d'existence, c'est à la fois peu et beaucoup. Ce n'est pas suffisant pour prétendre écrire une véritable histoire de la littérature dramatique wallonne, avec des périodes, des mouvements, des courants...Mais, d'un autre côté, il est indéniable que ce théâtre a évolué depuis ses débuts. Il nous a donc paru plus enrichissant d'abandonner l'étude diachronique traditionnelle pour lui préférer une approche en quatre temps. Le drame bourgeois et la comédie, les deux genres le plus abondamment représentés, feront chacun l'objet d'une analyse qui tentera d'en montrer les richesses et les faiblesses, les spécificités aussi.

Ensuite, nous nous attarderons assez longuement sur les adaptations, qui représentent quantitativement une part non négligeable de notre répertoire. Très souvent. il s'agit pour les adaptateurs d'un travail de " ré-écriture " qui est loin d'être dénué d'intérêt. Enfin, nous épinglerons quelques oeuvres qui nous semblent occuper une place particulière dans l'évolution ou dans le renouveau de notre scène en langue wallonne.

Le drame réaliste.

Le drame réaliste est un des grands fleurons de la scène dialectale. Le genre s'ébauche dès le début du vingtième siècle, avec les œuvres  de Henri Simon, qui substitue la prose à la poésie et propose un théâtre d'atmosphère. Il trouve sa forme définitive avec Nicolas Trokart, dans les années trente. Depuis. Il s'épanouit sous la plume d'auteurs de toutes les régions de la Wallonie: Marcelle Martin, Georges Simonis, Albert Volral, Jacqueline Boitte, Michel Meurée.

Il faut tenter de cerner ce qui fait l'essence du genre. L'étiquette " réaliste " est pratique, mais peu satisfaisante.

D'emblée, Maurice Piron épingle ironiquement le lieu de l'action: " Li sinne ravise ine couhène " ou "Li piéce si passe èl bèle plèce".

Cette réplique n'a pas échappé aux auteurs contemporains, et ils ont parfois cru renouveler le genre en déplaçant l'action. Mais si le lieu s'est diversifié (du living au jardin, du commissariat à l'hôpital, du château à l'entrepôt désaffecté), il a conservé sa principale caractéristique: il est ancré dans le réel et tout, dans sa conception comme dans sa réalisation, doit concourir à créer l'illusion du vrai: hier, la bouilloire fumait sur le poêle-crapaud, aujourd'hui, le poste de télévision fonctionne réellement. L'effet recherché est bien évidemment que le spectateur oublie qu'il se trouve au théâtre et considère ce qui se déroule sous ses yeux comme une histoire vécue.

Pourtant en dépit de tous les efforts, les décors en carton-pâte ou en toile tendue conservent un aspect artificiel; les conditions matérielles de représentation, l'exiguïté de nombreux plateaux, les nécessités scéniques rendent plus difficiles encore la tâche des décorateurs. L'effet désiré est rarement atteint, mais sans véritable dommage pour la représentation, car le public sait et accepte que l'assistance à un spectacle dramatique implique l'acceptation d'un certain nombre de conventions: il n'exige donc pas l'impossible.

Il en va de même pour les personnages. Si les premiers rôles sont souvent soignés, les seconds rôles et surtout les utilités sont eux grossièrement taillés, voire caricaturaux. On voit rejaillir les types de la comédie: le médecin, l'ivrogne, le flamand. Les dialogues sont peu adaptés à la condition sociale de ceux qui les prononcent. Pour reprendre une tournure familière, c'est trop beau pour être vrai.

Les critiques qui viennent d'être émises doivent être relativisées : si les dialogues au théâtre wallon n'atteignent pas toujours le réalisme auquel ils aspirent, ils ont une réelle valeur littéraire. Le valet de ferme de "Li tére" s'exprime avec le même lyrisme qu'Etienne Lantier dans Germinal. Et l'on retrouve dans l'oeuvre du maître de Vottem une force dramatique aussi puissante que dans celle de Zola.

Car, en dépit de ses faiblesses, en dépit de ses vaines prétentions à rendre réaliste ce qui sera toujours conventionnel, le drame dialectal peut s'enorgueillir de quelques pièces de très grande qualité.

Nos auteurs sont en effet passés maîtres dans la rigueur de la construction, dans l'art de conduire la tension jusqu'à son paroxysme. Ils sont à la fois d'excellents observateurs et des analystes sans faiblesses. L'étude des comportements est souvent d'une grande finesse, la progression de l'intrigue – une intrigue essentiellement linéaire, le drame classique ne procède pas par tableaux ou retours en arrière - est lente, posée, délicatement rythmée. Chaque action est réfléchie, significative.

L'une des forces du genre est de puiser ses intrigues dans le plus banal des quotidiens. Et très souvent, il n'y a pas dans ce quotidien de rupture brutale, mais un lent glissement vers l'inéluctable, un enchaînement implacable de petits faits - presque une démonstration mathématique - qui rend toute révolte vaine. On se souviendra notamment de "Li dièrinne vôye" de Baudouin et Duchatto : un homme d'âge mûr se présente dans un meublé qu'une famille donne en location; il n'a aucune intention de nuire et la famille l'accueille avec beaucoup de gentillesse. Pourtant, déjà, le drame se noue et nul ne pourra empêcher son accomplissement. On trouvera des intrigues analogues chez Rathmès (" Baclande "), chez Léon Fréson, chez Eugène Petithan, chez Jacques Fontaine ... comme on les trouvait déjà chez Théo Nullens ou chez Charles-Henri Derache (" li quadrile dès sègnîs "), chez Hurard ou chez François Masset, chez Louis Noël ou chez Georges Fay, chez Andrée Sougnez ou chez Jules Evrard.

Pourtant, il arrive que l'histoire sorte du cadre traditionnel. Nous épinglerons Jean Targé et ses deux meilleures oeuvres: " E ç' timps la, treûs rwès " et " Nos èstîs turtos dès camarådes ". Ici la construction des oeuvres - plus que les personnages ou les lieux - est particulièrement remarquable puisque, dans les deux cas, nous arrivons à un dilemme digne des grands classiques de Corneille. Et, par une sorte d'effet de boomerang, les dialogues prennent une autre dimension.

Ailleurs, leur manque de naturel irriterait. Ici, on apprécie les finesses du langage, les figures de style. Targé, c'est la tragédie classique transportée à notre époque.

Parfois aussi, le drame s'écarte des sentiers battus pour devenir fable. C'est le cas de "Ine sawice avå l' monde" d'Eugène Petithan, un véritable hymne à la liberté. Ce l'est aussi pour " Wèzeûr po viker " de Paul-Henri Thomsin et Georges Simonis. Ce l'est encore pour " Li grande cizète " de Jean-Denis Boussart. avec les angoisses mêlées du rêve et de l'incarcération.

Que ce soit sous ses formes traditionnelles ou plus audacieuses, le drame wallon atteint souvent son principal objectif: le spectateur adhère à l'intrigue qui lui est proposée, il y participe, il s'y investit. Ce n'est pas grâce à ses aspects prétendument réalistes, et en fait trop artificiels, mais plutôt à la qualité des intrigues, à la rigueur de construction et à la fine analyse psychologique des principaux protagonistes.

La comédie

le rire au théâtre wallon est une réalité complexe à appréhender: il se fonde autant sur le jeu des comédiens sur la connivence entre eux et les spectateurs que strictement sur un comique verbal. Les thèmes abordés sont nombreux et variés, mais, d'une manière assez étonnante, il reste souvent inoffensif, alors que l'on aurait attendu davantage d'esprit critique dans un théâtre d'esprit populaire. Certes, on trouve bien, ici une caricature féroce de l'homme politique (" Li bati ", de Jean Rathmès), là un portrait sans concession du tyran (" Li dictateûr ", de Léon Warnant), mais, dans l'ensemble, il n'y a pas, à travers la comédie, de remise en question de la société établie.

Nos auteurs préfèrent s'en prendre aux petits travers de leurs semblables: ce sont l'arrivisme et la vanité de " Tåtî " qui éveillent le rire, les passions poussées à l'extrême qui sont critiquées dans " li Bleû-bîhe " de Henri Simon ou dans " Ploum-Ploum Tralala ", de Marius Staquet, les viragos qui égaient plusieurs oeuvres de Charles-Henri Derache, les misanthropes " Li Scole dès Célibatêres " de Trokart ou " Li tièsse avå les cwåres " de Paul Francy. Il y a dans notre répertoire comique des réminiscences de la Commedia dell'arte: un nombre limité de types bien définis fournit l'essentiel des personnages. Brighella qui improvisait dans un jargon à consonance germanique est remplacé par le Flamand qui essaie de parler wallon, le matamore est modernisé en policier, et le couple de jeunes premiers est toujours bien présent.

La structure générale de l'intrigue est une fois encore souvent linéaire: un ou trois actes, avec un fil conducteur souvent unique. C'est sans doute la raison pour laquelle nombre de comédies donnent l'impression de s'essouffler: les deux premiers actes de " Coco est raviké ", de Dieudonné Boverie, ceux de " Curé Bakus' " de Charles-Henri Derache sont remarquables. mais, d'un côté comme de l'autre, le troisième déçoit, pêche par un manque de renouveau. Les deux oeuvres sont pourtant bâties sur d'excellentes idées.

Conscients du danger.,beaucoup d'auteurs contemporains contrôlent mieux le rythme de leurs comédies: Staquet, Petit. Hacking. Fréson, Snytsers...sont des valeurs sûres. Ils conservent tout au long de leurs comédies une parfaite maîtrise du rythme, répartissant judicieusement les scènes fortes, associant au comique verbal un comique visuel. L'art de la construction a sans doute été atteint par Rathmès. qui, après " L'èfant sol teût " et " Hoûte on pô Diyojène " nous a offert l'éblouissant " Basse Vôye ": quatre intrigues se mêlent et s'entremêlent, chaque scène est un rebondissement et l'ensemble évolue, par recoupements, vers un final époustouflant.

Notons enfin que certains auteurs, influencés par le théâtre français, se sont essayés avec succès au vaudeville. Nous retiendrons particulièrement " Li valîse ås cint vizèdjes ", de Georges Simonis et " Rindez m' mi feume " d'Eugène Petithan. Dans le domaine de l'absurde. une seule oeuvre mérite vraiment le détour. Il s'agit de " Li tièsse avå les cwåres ", de Paul Francy, qui nous offre notamment un superbe morceau d'anthologie avec le monologue de Colas Cladjot, où pendant soixante vers un pauvre fantôme se fait insulter !

Depuis maintenant un siècle, il y a une véritable adéquation entre les goûts du public et les oeuvres proposées par nos auteurs: nul doute que cette collaboration permettra encore à des comédies intéressantes de voir le jour.

Les adaptations

Les adaptations d'oeuvres étrangères sont monnaie courante, tant en français qu'en langue dialectale. Mais il nous a semblé que l'esprit dans lequel ces traductions étaient réalisées n'était pas le même pour la grande langue de culture que pour le wallon, le picard ou le gaumais.

La scène dialectale présente régulièrement des traductions de vaudevilles français, traductions qui connaissent un grand succès auprès du public. Tous les grands classiques du genre y sont passés de " La bonne planque " (" Li bone muchère ", d'André Hancre)à " Oscar " (par Albert Marivoet) ou à " De doux dingues " (" Des djintis Djoum-djoum "). Ces versions dialectales, bien que d'assez bonne qualité linguistique, n'apportent rien aux oeuvres originales, déjà facilement accessibles à tous les spectateurs.

Il n'en va déjà plus de même pour l'adaptation des chefs d'oeuvre de l'ancien et surtout du moyen français. Il serait sacrilège de moderniser la langue de Molière et, pourtant, certaines tournures, certains mots ont vieilli et ne sont plus compris aujourd'hui. Traduire Molière en wallon, c'est lui permettre de subir une cure de rajeunissement, tout en conservant l'esprit initial, tant il est vrai que, tant par la syntaxe que par le vocabulaire, le wallon présente des similitudes avec le français de jadis. Henri Simon a tracé la voie avec une extraordinaire adaptation de " Tartuffe " (" Djan'nèsse "), suivi par Jo Duchesne (" Les calmoussèdjes da Scapin "), Jacques Morayns (" Li scole des feumes "), Eli Michel (" Don Juan ") et bien d'autres.

Le wallon est proche aussi de certaines grandes langues de culture, comme l'italien ou le russe, dont les variantes dialectales sont encore très vivaces et dont l'expressivité se fonde sur les mêmes principes: nombreuses métaphores, périphrases pour signifier les abstractions. Carlo Goldoni a ainsi offert une matière première bien exploitée par nos auteurs: tant la traduction de " I Rustighi " (" les Oûrs ", de Georges Simonis) que celle de " La locandiera " (" Kimint est-ce co? " de Jaques Warnier) brillent par leur verve et leurs traits d'esprit. Oserait-on ajouter que la scène de " Baruffe Chiozzoto ", par Jenny d'Inverno, dans un mélange de français, de français régional et de wallon, en respectant les niveaux de langue de chacun des actants, laissait entrevoir la possibilité d'un spectacle complet riche et original ?

Tchekov est lui aussi arrivé sur la scène wallonne: " Vichnevy sad " est devenu " Li wêde ås tchersîs " " Predlozienie " " Ine dimande è marièdje ". Ces deux versions, signées par Jo Duchesne, gardent à la fois la superbe et la pudeur des oeuvres originales. " Medved ". qui porte en français le titre de " l'ours " a trouvé sous la plume du même auteur une expression plus brillante: " li må-vêlé ".

Dans un autre registre, Marcel Slangen a traduit avec bonheur une excellente oeuvre de la littérature belge d'expression française. avec " L'ome k' aveût l' solo è s' potche ", d'après Louvet.

Enfin, signalons que certains auteurs, trop scrupuleux, cachent sous l'appellation "adaptation" de véritables oeuvres originales. C'est la cas notamment pour "L' acopleûse " de Marcel Hicter, qui ne doit guère que la trame à son original, " La Celestina " de Fernando de Rojas. Dans un autre domaine, lorsque Jean Rathmès s'appuie sur un dialogue de paysans du XVIe siècle pour écrire " l'Aily rey ", il n'en développe pas moins une intrigue originale. Il en va de même pour " Oûy, nos djouwans Othello ", d'Eugène Petithan ou " Malåde d' idèye ", de Pierre Habets.

Hors des sentiers battus

Il n'est bien sûr pas possible d'évoquer ici tous les auteurs qui ont tenté d'ouvrir de nouvelles voies au théâtre dialectal. On relèvera, après la deuxième guerre mondiale, quelques expériences originales.

" Cours d'Assises ", de Joseph Schetter innove, par exemple, en faisant du public les jurés d'un procès pour meurtre. Eugène Petithan, audacieux metteur en scène, devient auteur et propose "C'est tot! ". Ce drame, d'une intrigue assez classique, rompt néanmoins avec la linéarité des oeuvres traditionnelles: il y a un mouvement répété du passé au présent; les tableaux se succèdent, les lieux se diversifient et se symbolisent; la foule, anonyme, représentée par quelques acteurs masqués, devient étrangement effrayante.

Avec Louis Noël et " Såle 1417 ", c'est la philosophie qui fait son apparition sur la scène wallonne: comme dans " Huis Clos " de Jean-Paul Sartre (mais là s'arrête l'analogie), des personnes récemment décédées subissent la douloureuse épreuve de la cohabitation au-delà de la vie.

Le mouvement s'accélère au début des années '80, particulièrement dans la région liégeoise. Guy Fontaine, avec " L'èfant ", et surtout avec " Li fièsse ås lolås ", bouscule les principes de base d'écriture et fait éclater les cadres habituels: son théâtre est un mélange de philosophie du bon sens, de symbolisme et de romantisme. On peut inscrire dans le même mouvement " Tåvlês ", de René Brialmont.

Eli Michel dramatise la bande dessinée: il transforme en pièce de théâtre " li vî Bleû " de François Walthéry, et le spectacle proposé est représenté de nombreuses fois au théâtre des Chiroux, à liège. Il convient d'ailleurs d'associer à la réussite de cette entreprise le metteur en scène, François Cornet, et les comédiens, dont l'inusable François Duysinx.

C'est ce même François Duysinx qui fera vivre l'unique personnage de " Sadi Hozète ", d'Albert Maquet. Celui-ci, à qui nous devons encore " Califice, l'ome di nole på èt d' ine sawice", donne ainsi au répertoire wallon son premier grand monologue.

Dans la lignée de Charles-Henri Derache, Jacques Warnier propose " La k' i vikèt vî ", une comédie pleine d'humour...noir. Les personnages centraux, la Mort et ses trois Parques, montaient pour la première fois sur nos planches. Cette comédie fut excellemment adaptée en wallon de Charleroi par Jacques Barry.

Dans cette même région, Albert Volral multiplie ses expériences d'écriture et de mise en scène. Ses efforts seront d'ailleurs récompensés par la victoire à la Coupe du Roi en 1994.

Nous voudrions avoir encore le temps d'évoquer le théâtre pour enfants de Georges Simonis et Paul- Henri Thomsin (" I ploût des oûs "), les oeuvres de Léon Fréson, l'étrange " C'est dur di scrîre ", de Serge Dewit, " l'ome ås clignètes ", d'Alphonse Martin, Monique Dussaussois pour le Centre, Albert Lovegnée et son étrange vocabulaire, et combien d'autres !

Il apparaît que le public du théâtre dialectal, pourtant habitué à des spectacles traditionnels, encourage les jeunes auteurs à s'exprimer: comme les autres langues de culture, le wallon se doit d'avoir son théâtre d'essai, afin d'explorer de nouvelles pistes qui seront exploitées dans le théâtre de demain.

Conclusion

Le théâtre wallon actuel est un mélange de tradition et de nouveauté, de théâtre populaire et de théâtre d'art, d'oeuvres de divertissement et de réflexion. Ce  dualisme est le reflet de l'évolution du dialecte même.

Lorsque Remouchamps, Ista, Delchef, Simon écrivent, ils utilisent une langue véhiculaire qui connaît une vitalité égale, voire supérieure au français. A cette époque, le wallon, le picard. le gaumais sont encore, pour beaucoup, la véritable langue maternelle. Le français, langue de culture imposée, s'apprend à l'école. Le théâtre wallon répond donc à une réalité linguistique. Pourtant, la mort du " patois " est déjà annoncée: il subira un lent mais inéluctable déclin, sous l'effet de divers facteurs: l'enseignement obligatoire, la télévision, la guerre...

Pourtant, ces langues dialectales que l'on pense moribondes connaissent une véritable renaissance dans les années '80. Les causes de ce phénomène ne sont pas encore connues avec certitude: naissance d'une conscience régionale liée à la fédéralisation du pays ou recherche d'une identité culturelle dans une grande Europe qui se crée, bouffée de nostalgie éphémère ou évolution durable de la société ? Seul le temps nous apportera la réponse.

Ce qui est indéniable c'est la double réalité du théâtre dialectal actuel: le metteur en scène d'hier confronte son expérience au plus jeune qui a étudié les techniques modernes. Les acteurs de l'ancienne génération côtoient des débutants qui ont fréquenté les académies, les auteurs traditionnels, qui possèdent le génie de la langue, collaborent avec des écrivains aux idées novatrices: le duo Georges Simonis - Joseph Gérard a produit ainsi quelques oeuvres exquises. Il se crée ainsi des synergies bénéfiques: les spectacles en wallon d'aujourd'hui atteignent une perfection technique, gestuelle, linguistique remarquable.

Le Grand Prix du Roi Albert Ier, seule grande confrontation dramatique au niveau de la Communauté, est le reflet de cette évolution. Il couronne tantôt " Elisa in îmadje ", de Jacqueline Boitte, une oeuvre traditionnelle sur un sujet à la mode, le sida, tantôt " Magonète èt Géna " de Jean-Marie Warnier, dramatisation très visuelle d'un épisode de l'histoire; tantôt "li Marièdje manqué ". de J-B. Michaux, revu et visité par René Brialmont, tantôt " Adrien ", de Michel Robert.

En définitive, le théâtre wallon apparaît aujourd'hui comme un immense terrain d'aventures où se rencontrent et se mélangent plusieurs générations: les oeuvres traditionnelles se portent bien, les expériences dramatiques se succèdent avec des succès variables, mais laissent entrevoir un renouveau du répertoire, des thèmes, des techniques d'écriture...du public. Ainsi plongée dans des racines séculaires et portée par le souffle enthousiaste d'aujourd'hui. La scène dialectale porte en elle de multiples possibilités pour vivre et se développer encore dans les décennies futures.

Tos les cis qui poirtet di l'agrès [intérêt] å tèyåte riléront voltî li lîve da Emile LEMPEREUR :

"Aspects du Théâtre wallon contemporain ", Edition InstitutJules Destrée, 1980.